Métiers de l'impression

Imprimerie : quand les machines restent, mais que les savoir-faire disparaissent

Dans les ateliers graphiques français, une transformation silencieuse est à l’œuvre. Les presses sont toujours là. Elles sont même plus performantes, plus automatisées et plus connectées que jamais. Mais celles et ceux qui savent réellement les conduire vieillissent. Et derrière les difficultés de recrutement apparaît une menace autrement plus importante : la perte progressive de savoir-faire industriels parfois acquis pendant vingt ou trente ans.

Une équation démographique devenue préoccupante

Les chiffres permettent de mesurer l’ampleur du phénomène.

Selon le Panorama de branche de l’Imprimerie de labeur et des industries graphiques publié par l’OPCO EP, 23 % des salariés de la branche ont 55 ans ou plus, tandis que les moins de 30 ans n’en représentent que 11 %. Il y a donc plus de deux salariés de 55 ans et plus pour un salarié de moins de 30 ans.

La comparaison avec les activités artisanales retenue dans cette étude est particulièrement révélatrice : les moins de 30 ans y représentent 39 % des salariés, contre seulement 11 % dans l’imprimerie et les industries graphiques. Ce déséquilibre démographique serait déjà préoccupant dans n’importe quelle activité. Il devient stratégique lorsqu’il concerne une industrie dans laquelle une partie essentielle de la compétence s’acquiert par l’expérience.

Et les métiers de production sont au cœur du sujet.
59 % des salariés de la branche appartiennent à la catégorie socioprofessionnelle des ouvriers. Plus précisément, 39 % de l’ensemble des salariés sont des ouvriers de la composition et de l’impression ou des ouvriers qualifiés de la brochure, de la reliure et du façonnage du papier-carton.

Nous parlons donc directement du cœur productif de l’entreprise graphique.

Le problème n’est plus seulement de recruter

Les entreprises le constatent déjà lorsqu’elles cherchent un conducteur offset, un opérateur de façonnage, un massicotier ou certains profils techniques de production.

En 2025, France Travail estime que 58,1 % des projets de recrutement dans le secteur “travail du bois, papier et imprimerie” sont jugés difficiles, contre 50,1 % tous secteurs confondus.

Les données nationales montrent plus généralement une tension très forte sur les profils industriels qualifiés : 79,9 % des projets concernant les ouvriers qualifiés en conduite d’équipement d’usinage sont considérés comme difficiles à pourvoir. Ce chiffre ne concerne pas spécifiquement l’imprimerie, mais il illustre la concurrence qui existe désormais entre les industries pour attirer des profils capables de conduire des équipements de production complexes.

Le problème dépasse donc la simple publication d’une offre d’emploi.

Que se passe-t-il lorsqu’un conducteur possédant trente ans d’expérience quitte son entreprise et que personne n’a été préparé pour prendre sa relève ?

On ne perd pas seulement un salarié. On perd potentiellement trente ans d’expérience.

Une machine s’achète. L’expérience beaucoup moins.

Une presse offset, une presse numérique, une plieuse, une encarteuse-piqueuse, une chaîne de brochage ou un équipement de découpe peuvent être documentés. Il existe des procédures, des manuels constructeurs, des gammes opératoires, des réglages enregistrés et, de plus en plus, des systèmes automatisés d’assistance à la production. Mais le métier réel ne tient pas entièrement dans un manuel.

Un conducteur expérimenté sait parfois qu’une production commence à dériver avant même qu’un système de contrôle ne déclenche une alerte. Il connaît les réactions de sa machine. Il sait qu’un papier ne se comportera pas exactement comme le précédent. Il interprète un bruit inhabituel, une vibration, une variation de température, une dérive colorimétrique ou un comportement différent d’un support. Il sait jusqu’où modifier un réglage. Et surtout, il sait pourquoi il le modifie.

Ce sont des compétences difficiles à formaliser parce qu’elles reposent en partie sur ce que l’on appelle des savoirs tacites : des connaissances acquises par l’expérience, la répétition, l’observation, les erreurs et leur résolution.

C’est précisément cette connaissance qui risque aujourd’hui de quitter progressivement les ateliers.

commercial-printing-equipment-in-an-industrial-set-2026-09-21-22-52-02-utcL’automatisation ne règle pas le problème. Elle le transforme.

Il serait tentant de penser que les nouvelles générations de machines vont résoudre mécaniquement cette pénurie de compétences.

Les presses modernes automatisent effectivement une partie croissante des réglages. Les systèmes de contrôle progressent. Les flux numériques permettent de transmettre davantage d’informations automatiquement. Les données de production remontent en temps réel.

Mais automatiser une tâche ne signifie pas supprimer la compétence.

Cela signifie souvent déplacer la compétence.

L’opérateur de demain devra probablement intervenir moins souvent manuellement sur certains réglages élémentaires. En revanche, il devra comprendre davantage l’ensemble du processus.

Il devra être capable de piloter une machine automatisée, d’interpréter ses données, de contrôler la qualité, de comprendre les interactions entre fichiers, supports, encres, consommables et équipements, d’effectuer une maintenance de premier niveau et de réagir lorsque l’automatisation rencontre une situation qu’elle ne sait pas résoudre.

Le conducteur machine devient progressivement un pilote de processus industriel.

Et plus la machine devient performante, plus une erreur de pilotage peut coûter cher en temps, en matières premières, en énergie et en immobilisation de l’outil de production.

Le renouvellement des générations ne se fera pas spontanément

La branche comptait 33 932 salariés et 1 049 alternants dans les données rassemblées par l’OPCO EP pour son panorama 2023. Dans le même temps, le secteur de l’“autre imprimerie de labeur” avait perdu 15 % de ses salariés entre 2017 et 2022.

Il faut donc regarder simultanément deux phénomènes : la transformation économique du secteur et son renouvellement démographique. Car lorsqu’une entreprise réduit progressivement ses effectifs pendant plusieurs années, elle peut également réduire, sans immédiatement s’en rendre compte, sa capacité à transmettre ses compétences. Un atelier peut parfaitement continuer à produire avec plusieurs professionnels très expérimentés. Jusqu’au jour où deux ou trois d’entre eux partent à quelques mois d’intervalle.
À ce moment-là, il est déjà trop tard pour organiser sereinement la transmission.

Former un conducteur ne se fait pas en quelques semaines.

Il faut recruter avant d’avoir besoin de recruter

C’est probablement le changement culturel le plus important auquel notre industrie doit aujourd’hui réfléchir. Pendant longtemps, le recrutement répondait à un besoin immédiat :
un poste se libère → on cherche un conducteur.

Face au vieillissement démographique, cette logique atteint ses limites. Il faut progressivement passer à une logique différente :
un salarié expérimenté partira dans quelques années → nous devons préparer aujourd’hui celui ou celle qui prendra demain sa place.

Cela suppose d’anticiper.
Identifier les compétences critiques.
Repérer les salariés susceptibles de partir dans les prochaines années.
Identifier les savoir-faire qui ne sont détenus que par une ou deux personnes.
Organiser le tutorat.
Documenter certaines pratiques.

Et surtout, faire entrer de nouveaux professionnels dans les ateliers suffisamment tôt pour permettre une véritable transmission.

Et si les futurs imprimeurs ne venaient plus uniquement de l’imprimerie ?

C’est également une question que notre secteur doit accepter de se poser.
Chercher uniquement des candidats possédant déjà plusieurs années d’expérience dans l’imprimerie revient à recruter dans un vivier qui se réduit. Il faut donc élargir les portes d’entrée.

Jeunes en alternance, demandeurs d’emploi, salariés en reconversion professionnelle, personnes issues d’autres secteurs industriels…
Le potentiel existe. À condition de ne plus rechercher systématiquement un professionnel immédiatement opérationnel, mais de rechercher également une personne ayant les aptitudes nécessaires pour devenir un professionnel de l’imprimerie.

C’est tout l’intérêt des dispositifs de professionnalisation, des CQP, de l’alternance et des parcours de préparation à l’emploi. Ils permettent de construire la compétence au lieu d’attendre qu’elle apparaisse sur le marché du travail.

two-men-working-at-industrial-workplace-2026-09-22-13-16-00-utcOrganiser la rencontre entre deux générations

Il existe encore dans nos imprimeries une richesse considérable : des femmes et des hommes possédant quinze, vingt, trente ou parfois quarante années d’expérience. Ils constituent une formidable école.

À leurs côtés peut arriver une nouvelle génération, plus familière des interfaces numériques, de la donnée, de l’automatisation et demain de l’intelligence artificielle.

Il serait dommage d’opposer ces deux générations.

Nous devons au contraire provoquer leur rencontre.

L’expérience industrielle des uns et la culture numérique des autres peuvent construire les compétences dont l’imprimerie aura besoin demain. C’est maintenant que cette transmission doit avoir lieu.
Pas lorsque les derniers conducteurs expérimentés auront quitté les ateliers.

AMIGRAF : former aujourd’hui ceux qui feront tourner les machines demain

Chez AMIGRAF, nous sommes convaincus que la réponse à cette problématique doit être collective.

Entreprises, organismes de formation, branche professionnelle, OPCO, France Travail et acteurs de l’emploi ont chacun un rôle à jouer.

Notre mission consiste notamment à accompagner les entreprises dans cette anticipation : identifier les besoins, rechercher et sourcer les candidats, organiser leur rencontre avec les entreprises, monter les dispositifs de financement et former les futurs professionnels.

CQP Conducteur de presse offset, opérateur de presse numérique, métiers du façonnage et de la transformation, parcours destinés aux demandeurs d’emploi ou formations permettant de développer les compétences des salariés déjà présents dans les entreprises : plusieurs solutions existent. Mais leur efficacité dépend d’une décision essentielle : ne pas attendre que le poste soit vacant pour commencer à transmettre.

L’enjeu des prochaines années n’est donc pas seulement de préserver des emplois. Il est de préserver une compétence industrielle. Car une entreprise peut remplacer une presse. Elle peut moderniser son workflow. Elle peut automatiser une partie de sa production.

Mais elle ne peut pas recréer en quelques mois vingt ou trente années de savoir-faire disparues de son atelier.

Et si nous n’organisons pas maintenant la transmission entre les générations, le véritable risque pour l’imprimerie française ne sera peut-être pas de manquer de machines.

Ce sera de posséder des machines capables de produire… sans avoir suffisamment de femmes et d’hommes sachant réellement les faire produire.

 

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