Pendant des décennies, trois noms ont structuré le quotidien des professionnels de la création graphique : Photoshop, Illustrator et InDesign. Une domination telle que maîtriser les outils Adobe est progressivement devenu presque synonyme de maîtriser la PAO professionnelle.
Mais le paysage est en train de changer.
Face à Adobe, Affinity n’est plus simplement une alternative appréciée de quelques graphistes souhaitant échapper aux abonnements. Depuis son rapprochement avec Canva, il devient l’une des pièces d’un écosystème créatif beaucoup plus ambitieux.
Et au milieu de cette bataille, un troisième acteur bouleverse complètement les règles : l’intelligence artificielle.
La question n’est donc peut-être plus seulement : Adobe ou Affinity ?
Elle devient :
à quoi ressemblera réellement le poste de travail du graphiste dans quelques années ?
Adobe : trente ans d’habitudes professionnelles difficiles à bousculer
- Photoshop pour l’image.
- Illustrator pour le vectoriel.
- InDesign pour la mise en page.
- Premiere Pro et After Effects pour la vidéo et le motion design.
- Acrobat pour le PDF.
La force d’Adobe ne réside pas uniquement dans chacun de ses logiciels. Elle réside dans l’écosystème qu’ils constituent ensemble.
Dans les agences, studios graphiques, services communication, imprimeries et départements prépresse, ces outils sont profondément intégrés aux méthodes de travail.
Les habitudes, les raccourcis clavier, les scripts, les plug-ins, les profils colorimétriques, les workflows PDF et les échanges entre professionnels représentent des années de standardisation.
Changer de logiciel ne consiste donc pas simplement à installer une nouvelle application.
Cela signifie parfois modifier toute une chaîne de production.
C’est probablement la principale forteresse d’Adobe.
Mais cette forteresse est désormais attaquée sur plusieurs fronts.
Affinity n’est plus le petit concurrent que l’on regardait de loin
Pendant plusieurs années, Affinity s’est construit une réputation autour de trois applications : Photo, Designer et Publisher.
Une proposition facile à comprendre : une alternative professionnelle à Photoshop, Illustrator et InDesign.
Mais l’intégration d’Affinity dans l’écosystème Canva change progressivement la nature de cette concurrence.
Canva ne cherche plus uniquement à permettre à des non-graphistes de créer facilement une publication pour les réseaux sociaux.
L’entreprise construit progressivement un environnement couvrant une partie beaucoup plus large de la chaîne créative.
- Création rapide.
- Photographie.
- Illustration.
- Mise en page professionnelle.
- Animation.
- Collaboration.
- Gestion des marques.
- Production de contenus.
- Et désormais intelligence artificielle.
Affinity devient ainsi une porte d’entrée professionnelle dans un écosystème beaucoup plus vaste.
Le vrai combat pourrait finalement être celui des écosystèmes
C’est probablement ici que se situe la véritable évolution. Pendant longtemps, la bataille pouvait se résumer à comparer des logiciels :
- Photoshop contre Affinity Photo.
- Illustrator contre Affinity Designer.
- InDesign contre Affinity Publisher.
Cette comparaison devient de moins en moins pertinente. Nous assistons désormais davantage à une confrontation entre deux conceptions du travail créatif.
D’un côté, Adobe construit un environnement extrêmement intégré autour de Creative Cloud et de Firefly.
De l’autre, Canva rapproche progressivement la simplicité et la collaboration qui ont fait son succès d’outils professionnels issus notamment d’Affinity.
Dans les deux cas, l’objectif devient similaire :
conserver le créatif à l’intérieur d’un même environnement du début à la fin de son projet.
Et c’est précisément là que l’intelligence artificielle devient déterminante.
Adobe a compris que l’IA ne pouvait pas rester un logiciel supplémentaire
Adobe a fait un choix stratégique majeur avec Firefly. L’IA ne doit pas être un outil extérieur auquel le graphiste se connecte ponctuellement. Elle doit progressivement devenir une fonction intégrée au processus créatif.
Photoshop propose déjà des fonctions génératives permettant d’ajouter, supprimer ou transformer des éléments. Illustrator intègre la génération et la transformation vectorielles.
Les fonctionnalités génératives se multiplient dans Creative Cloud. Mais Adobe va désormais beaucoup plus loin.
Firefly devient progressivement un véritable studio d’IA créative capable d’utiliser non seulement les modèles développés par Adobe, mais également différents modèles provenant d’autres acteurs de l’intelligence artificielle. Le raisonnement est particulièrement intéressant.
Adobe semble avoir accepté une réalité : le meilleur modèle d’IA pour chaque usage ne sera pas nécessairement un modèle Adobe.
L’enjeu devient alors de fournir l’environnement dans lequel le professionnel pourra les utiliser.
Demain, Photoshop pourrait devenir une interface avec plusieurs intelligences artificielles
C’est probablement l’une des évolutions les plus importantes. Nous avons longtemps choisi un logiciel pour ses fonctionnalités. Demain, nous pourrions choisir un environnement de travail pour sa capacité à orchestrer différents modèles d’intelligence artificielle.
Le créatif formule une intention.
L’environnement sélectionne ou lui permet de sélectionner l’IA adaptée.
Une IA génère une image.
Une autre modifie précisément un élément.
Une autre génère du texte.
Une autre produit une vidéo.
Une autre automatise une série de déclinaisons.
Le professionnel ne travaille alors plus seulement avec Photoshop ou Illustrator.
Il travaille avec un écosystème de modèles d’intelligence artificielle accessible depuis ses outils habituels. Et Adobe commence déjà à emprunter cette direction.
L’étape suivante : l’agent créatif
L’évolution va encore plus loin. En 2026, Adobe a annoncé l’extension de son agent créatif dans Photoshop, Illustrator, InDesign, Premiere et Frame.io. L’idée change profondément notre manière de penser un logiciel créatif.
Aujourd’hui, nous exécutons une succession d’actions.
- Ouvrir un document.
- Sélectionner un objet.
- Détourer.
- Corriger.
- Redimensionner.
- Exporter.
- Créer une autre version.
- Adapter le format.
Demain, nous pourrions davantage décrire le résultat attendu :
« Prépare cette campagne pour Instagram, LinkedIn et une affiche A3 en respectant la charte graphique de l’entreprise. »
L’agent pourra alors orchestrer plusieurs opérations nécessaires à l’obtention du résultat. Nous passons progressivement d’une logique de commande à une logique d’intention.
Canva et Affinity peuvent-ils répondre ?
Oui, et c’est justement ce qui rend la confrontation passionnante.
Canva possède un avantage considérable : il a construit son succès sur la simplification.
Là où Adobe s’est historiquement adressé aux professionnels en leur fournissant des outils extrêmement puissants, Canva a commencé par poser une autre question :
comment permettre à davantage de personnes de produire rapidement un contenu visuel de qualité ?
Avec Affinity, cette philosophie rencontre désormais le monde de la création professionnelle. Et l’intelligence artificielle pourrait constituer le pont entre ces deux univers.
Le graphiste professionnel peut conserver la précision d’un outil de création avancé.
Le communicant peut bénéficier d’interfaces simplifiées.
L’IA peut progressivement faciliter le passage entre l’idée, la création professionnelle et ses multiples déclinaisons.
La frontière entre « outil professionnel » et « outil grand public » devient donc beaucoup moins nette.
Mais l’IA pose une autre question : faut-il encore apprendre les logiciels ?
C’est probablement la question la plus importante pour la formation.
Si demain il suffit d’écrire :
« Supprime le personnage au premier plan, reconstruis l’arrière-plan et adapte l’image au format 16/9 »,
est-il encore nécessaire de savoir utiliser les outils de sélection, les masques, les calques et les fonctions de retouche ?
Oui.
Mais probablement plus de la même manière. Car savoir demander quelque chose à une intelligence artificielle ne signifie pas savoir juger son résultat. Et c’est là que le métier de graphiste conserve toute sa valeur.
La compétence se déplace de l’exécution vers la maîtrise
L’arrivée de l’IA ne signifie pas nécessairement la disparition des compétences graphiques. Elle modifie leur hiérarchie.
Pendant longtemps, une partie importante de la formation consistait à apprendre comment réaliser techniquement une opération. Demain, une partie de cette exécution pourra être automatisée.
Mais il faudra toujours savoir :
- pourquoi choisir cette typographie ;
- pourquoi modifier cette composition ;
- pourquoi cette hiérarchie visuelle fonctionne ;
- pourquoi cette image n’est pas adaptée ;
- pourquoi cette couleur pose un problème en impression ;
- pourquoi ce fichier ne peut pas être envoyé tel quel en production ;
- comment respecter une identité de marque ;
- comment vérifier un document avant impression ;
- comment juger la pertinence d’une proposition générée par une IA.
L’IA réduit parfois le besoin de savoir exécuter. Elle augmente le besoin de savoir décider.
Le graphiste de demain devra maîtriser trois compétences :
Le premier niveau restera celui de la culture graphique : typographie, couleur, composition, image, identité visuelle et communication.
Le deuxième sera celui de la maîtrise des outils professionnels : Adobe, Affinity ou d’autres environnements qui apparaîtront.
Le troisième sera celui du pilotage de l’intelligence artificielle :
- Savoir dialoguer avec elle.
- Savoir choisir le bon modèle.
- Savoir fournir les bonnes références.
- Savoir contrôler les résultats.
- Savoir les corriger.
Et surtout savoir identifier ce qui ne doit pas être délégué à la machine.
La compétence professionnelle ne résidera donc probablement plus dans la maîtrise absolue d’un logiciel. Elle résidera dans la capacité à orchestrer un ensemble d’outils.
Adobe contre Affinity ? Peut-être pas.
La tentation serait de chercher immédiatement un vainqueur.
Mais ce serait probablement regarder cette transformation avec les critères d’hier. Pendant longtemps, nous avons demandé à un graphiste :
« Tu maîtrises Photoshop ? Illustrator ? InDesign ? »
Demain, la question pourrait devenir :
« Es-tu capable de passer d’une idée à un fichier professionnel, quels que soient les outils utilisés ? »
C’est une différence fondamentale.
Adobe possède une implantation historique exceptionnelle dans les métiers créatifs et développe rapidement une stratégie IA particulièrement ambitieuse.
Affinity bénéficie désormais de la puissance de l’écosystème Canva et peut contribuer à rendre les outils professionnels accessibles à un public beaucoup plus large.
Et l’intelligence artificielle accélère brutalement cette confrontation.
Mais elle pourrait également rendre la frontière entre ces deux mondes beaucoup moins importante qu’auparavant.
Former non plus à un logiciel, mais à un workflow
Pour les organismes de formation comme pour les entreprises, c’est probablement la principale leçon à retenir. Nous ne devons pas arrêter de former à Photoshop, Illustrator, InDesign, Affinity ou Canva.
Nous devons apprendre à les replacer dans une chaîne de compétences beaucoup plus large :
- Création.
- IA générative.
- PAO.
- Image.
- Vidéo.
- Automatisation.
- Préparation des fichiers.
- Production print et digitale.
- Contrôle.
- Diffusion.
Le professionnel de demain devra comprendre toute cette chaîne et savoir sélectionner l’outil pertinent à chaque étape.
Chez AMIGRAF, c’est précisément cette évolution que nous souhaitons accompagner : ne plus opposer les outils, mais apprendre à construire le meilleur workflow en combinant compétences graphiques, logiciels professionnels et intelligence artificielle.
Car la bataille Adobe-Affinity est importante. Mais elle cache peut-être une transformation beaucoup plus profonde.
Le véritable changement n’est pas de savoir quel logiciel remplacera l’autre.
C’est de comprendre que l’intelligence artificielle est en train de transformer ce que signifie, tout simplement, “maîtriser un logiciel de création”.
Rédigé par Grégory LECOUSTRE